|
Des textes divers sont rassemblés sur cette page. Ce sont des
textes qui ont été publiés en revue, des coups de
gueule que j'ai voulu partager, ou des points de vue politique qui
tentent d'éclairer telle ou telle situation, par exemple sur le
dossier complexe des Intermittents du spectacle.
Vous en trouvez la liste dans la colonne ici à gauche. C'est en
construction...
Mais n'oubliez pas d'aller aussi lire l'intégrale de mes "Petites
pensées à l'attention de Monsieur Sarkozy qui saura bien
quoi en faire"... et n'oubliez pas celle de la page
d'accueil, en phase avec l'actualité... enfin
normalement...
A
propos du "Statut" des Intermittents.
Aujourd’hui, mercredi 8 mars 2006, l’équipe de « Ohne
» au théâtre de l’Est parisien est en grève.
Le
contexte
Ce mercredi 8 mars 2006 se tient ce qui doit être la
dernière négociation entre partenaires sociaux
destinée à revoir le mal nommé « statut des
intermittents ».
Cette renégociation, les intermittents la réclament
depuis 3 ans. Mais ce n’est pas pour répondre à notre
demande et en ayant écouté nos analyses qu’elle a lieu,
mais seulement parce que la convention UNEDIC dans son ensemble est
revue.
Ce soir ce n’est pas qu’au gouvernement que nous nous adressons, encore
moins seulement au ministre de la culture, incompétent sur le
sujet – cela n’entre pas dans ses compétences. L’UNEDIC n’est
pas gérée par l’Etat, mais par les partenaires sociaux,
c’est-à-dire les syndicats des patrons et entrepreneurs d’un
côté, et ceux des employés de l’autre. Ce sont eux
qui doivent s’entendre pour définir les conditions d’admission
et le mode de calcul des allocations. Dès lors qu’un syndicat
patronal et un syndicat d’employés (qu’il soit
représentatif ou non du secteur concerné) signent un
accord, celui-ci sera recevable par le gouvernement qui pourra alors
l’avaliser ou non, par la voix du ministre des affaires sociales. Ce
sera l’agrément.
Il y a autour de la table 3 syndicats patronaux (MEDEF, CGPME, UPA) et
5 syndicats d’employés (CFDT, CFTC, CGC, FO, CGT). La CFDT
préside l’UNEDIC et a, de longue date, décidé de
s’entendre coûte que coûte avec le MEDEF. Le MEDEF menace
régulièrement de quitter l’organisation paritaire ce qui
priverait la CFDT de la présidence. Ce sont eux qui doivent nous
entendre. Et le Premier Ministre.
Quelques
vieilles lunes
En France, le droit du travail, qui s’applique à tous,
employeurs et employés, pour la protection de tous, règle
les usages des contrats. Contrats à durée
déterminée (CDD), contrats à durée
indéterminée (CDI).
En bref : un contrat à durée déterminée ne
peut jamais excéder la durée de deux ans, plus
généralement 18 mois. Et un employeur ne peut user de
plus de deux contrats à durée déterminée
avec un même employé. Au-delà, il est obligé
de signer un contrat à durée indéterminée.
C’est la loi.
Elle protège le salarié, marque sa qualité, son
mérite (c’est un mot à la mode), et lui permet de
justifier de revenus stables devant un banquier, un propriétaire
immobilier, par exemple.
Elle permet aussi de faire fonctionner en aval les systèmes
d’assurances sociales (chômage, retraite, sécurité
sociale).
La loi organise cependant des exceptions à cette loi. L’une des
multiples exceptions est communément appelée «
statut des intermittents ». Ce n’est pas un statut, mais une
variation du statut d’employé salarié.
Un certain nombre de lieux communs circulent qui prétendent que
ledit statut des intermittents est un privilège et qu’il est
déficitaire, lourdement déficitaire. Loin d’être un
privilège, cette exception entraîne des
conséquences très contraignantes pour les salariés
de ce secteur.
Pour la création audiovisuelle et le spectacle vivant, la loi
autorise l’employeur à user d’autant de CDD qu’il le juge
nécessaire avec ses employés. La durée minimale
d’un CDD pouvant être de quelques heures seulement.
L’employé de ce secteur n’est donc pas un
privilégié, mais un salarié particulier qui n’est
pas protégé par la loi commune.
Cette exception a été accordée, il y a longtemps,
afin de privilégier l’acte créateur et la
flexibilité des équipes artistiques. La
flexibilité de l’emploi avant que ce n’en soit la grande mode,
en quelque sorte.
Pour équilibrer la balance, suite à cette exception qui
défavorise profondément une catégorie sociale
(difficulté d’obtenir un emprunt faute de garanties salariales,
difficultés d’obtenir un logement faute de
sécurité d’emploi, chômage récurrent puisque
flexibilité maximale,…) l’assurance chômage a
organisé des règles particulières d’admission et
de distribution d’allocations, en marge du fonctionnement
général. Ce sont, pour les milieux du spectacle vivant et
de l’audiovisuel, les annexes 8 et 10 à la convention
générale de l’UNEDIC.
Ces annexes prévoient un autre fonctionnement de l’assurance
chômage, non par privilège, mais parce que
l’employé de ce secteur ne peut rentrer dans le moule
général, conçu pour des employés sous CDI.
Il est donc assez ulcérant d’entendre
régulièrement dire que les intermittents défendent
leurs privilèges. Le privilège (c’est-à-dire le
droit particulier accordé à une catégorie en
dehors de la loi commune), le privilège, donc, des
intermittents, s’il y a, ne fait que répondre au
privilège accordé aux patrons et employeurs de
déroger à la loi commune. Celui-ci n’est jamais remis en
cause !
Et pour cause !
Les employeurs du spectacle sont, pour partie, soutenus par l’Etat, les
Régions, les départements, les Mairies, qui n’ont aucune
envie d’allonger des subventions supplémentaires pour que leur
politique culturelle, leur exception culturelle tienne debout
financièrement sans le recours à l’intermittence. Ils
sont à ce titre entre le marteau et l’enclume, priés de
respecter des cahiers de charge et sans moyens suffisants pour le
faire. Et les autres, les privés, ne se plaignent pas de la
rentabilité qu’offre la flexibilité et de ses multiples
avantages payés par la collectivité des salariés.
Donc,
Les intermittents dépendent de deux annexes à la
convention générale. Cela veut-il dire qu’ils ne sont pas
des salariés comme les autres ? Non. Ce sont des employés
salariés. Point.
A ce titre, il est intellectuellement malhonnête de les
désolidariser de l’ensemble des salariés, de calculer en
dehors du reste ce qu’ils cotisent et ce qu’ils coûtent à
l’UNEDIC et de prétendre qu’ils creusent un trou particulier. Ce
n’est pas eux qui choisissent d’avoir des contrats brefs, voire
très brefs, diminuant de facto leurs cotisations (par ailleurs
calculées à un taux plus élevé que pour les
autres salariés). Ce n’est pas eux qui organisent le recours
systématique aux CDD.
Pour exemple, il existe un certain nombre de théâtre qui
employent artistes et techniciens à l’année, en CDI.
Aucun artiste ou technicien ne refuse ce type d’emploi. Le
prétendu statut des intermittents ne définit donc pas un
métier mais un mode de fonctionnement applicable à
certains métiers d’un secteur d’activité, mais pas
forcément à l’ensemble des professionnels de ces
métiers. S’il y avait plus d’emploi culturel en CDI, il y aurait
moins d’intermittents ! Bien des acteurs ou techniciens avec charge de
famille accepteraient volontiers un CDI… s’il existait.
Désolidariser les intermittents de l’ensemble des
salariés est malhonnête intellectuellement à un
second titre :
Cela permet de faire un mauvais calcul de ce que coûte la culture.
Les théâtres, télévisions, productions
cinémas fonctionnent avec des intermittents à tous les
postes jugés nécessaires : là où la
créativité et la flexibilité des équipes
est jugée indispensable.
Cependant ces structures fonctionnent également avec des
salariés en CDI, qui cotisent donc au régime
général.
A-t-on jamais calculé ce que rapportent à l’UNEDIC les
cotisations de ce même secteur d’activité dans sa
spécificité CDI ? L’emploi culturel s’arrête-t-il
complètement au statut des intermittents ?
Calcule-t-on pour chaque branche ce qu’elle coûte et rapporte
à l’UNEDIC ?
Les mineurs de fond sont-ils en boni ? Et les ouvriers de la
sidérurgie ? Evidemment, ils ne sont plus au chômage sous
ces appellations-là, ils ont été reclassés,
ou déclassés… RMIstes peut-être… Retraités
dans le meilleur des cas !
Le tort de l’intermittent, c’est d’être un salarié
précaire, flexible qui s’entête à rester dans la
même activité…
Pourquoi
ces distorsions du réel ?
L’objectif visé par ceux qui présentent ces
réalités sous un jour très défavorable aux
intermittents, c’est que la flexibilité, devenue à la
mode, les libéraux (comme ils se nomment) voudraient pouvoir
l’étendre à tous. Or la réalité des
intermittents démontre que cette flexibilité a un
coût social important (que d’aucuns peuvent juger exorbitant
même). Au lieu de le reconnaître et d’abandonner leur
délire flexible, la voie libérale choisit de
réduire le coût social réel et apparent de
manière comptable, afin d’amener ensuite chacun à
accepter une flexibilité sans compensation.
Nous ne pouvons l’admettre pour nous !
Nous ne pouvons l’admettre pour tous !
Ce qui
se passe aujourd’hui
Les actuelles négociations, loin de revenir sur l’ensemble des
aberrations du protocole de 2003 qui avait causé l’explosion du
festival d’Avignon, sont menées dans le but d’entériner
et même d’approfondir le processus.
Alors que les rapports d’expertise montre que ce protocole,
malgré les exclusions qu’il engendre, n’a pas
généré d’économies,
alors que le Politique (de tous bords) s’est clairement exprimé
en faveur d’un retour en arrière,
le MEDEF veut continuer sa course en avant.
Et nous avons tout lieu de craindre qu’il trouvera le syndicat
d’employé qui lui est nécessaire et qui sera suffisamment
complaisant pour signer l’accord. Quant au gouvernement, il vient
techniquement de proroger l’accord de 2003 jusqu’en 2008, par
agrément de l’accord passé début janvier 2006
entre les partenaires sociaux...
Voilà pourquoi nous manifestons notre plus vive hostilité
à la façon dont les négociations se
déroulent. Pour ceux qui le souhaitent, je peux en quelques mots
expliquer les points techniques des accords. Je crains trop
d’être laborieux (je veux dire encore plus laborieux que
d’habitude), je vous l’épargne ici. Nous serons tous au
théâtre, ce soir, à la disposition de tous ceux qui
veulent nous interroger.
Merci de venir nous soutenir, ou, à défaut, de comprendre
notre colère.
Dominique
Wittorski , comédien, metteur en scène
|
|
|
|
juin 2003
Lettre ouverte
au Président de la République
IRRECEVABLE
!
La
réforme est nécessaire
Mais cette réforme-ci est
irrecevable
Monsieur
le Président,
Votre ministre de la Culture a réussi à faire passer les
intermittents du spectacle pour une bande de gauchistes allumés
et irresponsables à 51 % de la population à seule fin de
discréditer le conflit qui s'étend.
Ce n'est pas un exploit en soi, puisque l'on sait depuis longtemps que
la majorité de la population voit dans l'artiste un homme
sympathique et nécessaire aux idées en même temps
qu'un marginal rêveur irresponsable, incapable dans le
réel… Soit ! La manœuvre est grossière, et elle vient du
ministère de la Culture. Merci monsieur le ministre, nous
attendions autre chose de vous, c'est cela que vous nous donnez.
Et se retranchant derrière les chiffres d'un sondage (tiens !
vous souvenez-vous du sondage qui donnait gagnant je ne sais plus qui
à je ne sais plus quelle élection ?), le ministre de la
Culture en profite pour garder le silence sur le fond du conflit.
"L'accord est bon", pérore-t-on sur tous les tons de la gamme
politique, "C'est la CGT qui est mauvaise".
Permettez, monsieur le Président ! Seule la CGT se
prétend majoritaire chez les intermittents, ceux-ci savent
qu'ils sont majoritairement non syndiqués, et qu'ils sont
presque unanimement contre l'accord que votre ministre défend,
indépendamment de la parole de n'importe quel syndicat.
Seuls varient chez les intermittents les avis sur le modus operandi des
manifestations contre cet accord.
Evidemment les Intermittents sont des gauchistes énervés.
Peut-on constater que si le Medef tient parfaitement son rôle de
Medef jusqu'à la caricature, il est normal que la CGT soit un
tantinet caricaturale aussi : chacun sa posture traditionnelle ? Les
Intermittents, quant à eux, tentent tant bien que mal
d'être seulement des citoyens responsables, pas trop d'En-Haut !!!
Donc, un peu de pédagogie pour ceux qui n'y retrouveraient pas
leurs petits dans le conflit.
D'abord, il est vrai que l'accord est tellement opaque, les
règles tellement entortillées (elles l'étaient
déjà, mais ça s'est encore compliqué) qu'il
est difficile d'y voir clair. Comment ne pas comprendre que tant
d'opacité peut effrayer, et qu'il n'est pas bon d'être
obscur ? Mais comme dit Bernard Faivre d'Arcier, Président du
festival d'Avignon, il faut pour cela du sens politique. On dit que
vous n'en manquez pas, monsieur le Président.
Ensuite, les points de l'accord.
Quatre modifications profondes en font un accord irrecevable par
l'ensemble de la profession. Parce que l'ensemble des professionnels
voit ses conditions de travail beaucoup trop profondément
modifiées pour que cela soit acceptable. Ensuite parce qu'on ne
peut valablement soutenir que ces modifications empêchent les
excès actuels. Excès qui sont la vraie raison du
déficit, vous venez de le reconnaître. Ces modifications
ne sauvent donc pas le régime des Intermittents, elles
assainissent peut-être la comptabilité pour 3 ou 4 ans (et
encore, je le répète, la preuve n'est pas faite, puisque
les modifications n'empêcheront pas les comportements
déviants de continuer), mais le régime peut à
terme revivre les mêmes problèmes, il y aura alors
à ce moment-là unanimité politique pour dire qu'il
faut abandonner un système ingérable. Toujours et jamais
n'existe pas en politique !
Quelles sont ces modifications ?
Primo, le plus grave, le calcul des carences.
La pub de l'Unedic publiée à grands frais dans la presse
nationale prétend les avoir pratiquement supprimées.
C'est vrai pour les Smicards.
Pour les autres, elles explosent. Quoi de plus normal, direz-vous, on
s'attaque aux privilégiés. Privilégiés ?
Voir.
50 cachets de 300 euros donnent une franchise de 187 jours,
c'est-à-dire 6 mois. 6 mois qui s'allongeront de tous les jours
travaillés dans cette période. Donc six mois ferme sans
salaire possible. Imaginons que ces 50 cachets se gagnent sur la
période la plus ramassée possible (nous
étudions-là le cas le plus favorable aux Intermittents
!), il faut environ deux mois et demi pour les avoir (règle des
cachets isolés et des 28 cachets maximum dans le mois). Cela
semble représenter un salaire mensuel brut d'environ 6000 euros.
Gros salaire, semble-t-il ! N'oublions pas que ces 50 cachets peuvent
mettre 10 mois à être rassemblé sans autre
allocation pour le non intermittent : le salaire mensuel devient 1500
euros. Moins plantureux déjà. Mais voyons plus loin le
cas des fameux privilégiés. Au bout de trois mois de
travail, les droits aux allocations s'ouvrent par une période de
carences de 6 mois. Votre salaire n'est plus un salaire pour 2 mois et
demi, mais bel et bien pour 8 mois et demi : donc salaire mensuel de
1765 euros.
Finalement, tout le monde va vite se retrouver au niveau du smic. Pour
ceux qui mettent dix mois à les rassembler : 937 euros mensuel.
En brut avant impôt, bien sûr. Prenez 50 cachets de 400
euros, la franchise augmente encore, le résultat tend à
être le même !!!
Ce nouveau système de calcul des carences représente une
réduction des salaires des professionnels absolument
énorme. Division de vos salaires mensuels par trois, quatre,
cinq voire six ou plus !!!! Est-ce vraiment envisageable de casser
ainsi le pouvoir d'achat de toute une profession ? Voici sans doute une
nouvelle technique de réduction des impôts : la
réduction des salaires. Merci monsieur le Président.
J'y vois plutôt un système détourné pour
forcer à la baisse des salaires dans les différentes
professions d'intermittents. Inutile de vouloir gagner beaucoup d'un
coup, on recule ses indemnités de chômage de telle
façon que le smic est au bout du chemin de toute façon.
Un cadeau aux productions de l'audiovisuel qui ne bouclent plus des
budgets en continuelles hausses ? Ou une façon de rendre aux
productions de l'audiovisuel ce qu'on leur retirera en faisant
d'hypothétiques contrôles ?
Secundo, la fin de la date anniversaire.
Aujourd'hui, chaque année, le cas de chaque intermittent est
réétudié en examinant l'entièreté de
l'année écoulée. Pas un jour du calendrier qui ne
puisse être utile tant qu'on est dans le système. On en
sort ? Un système de dates glissantes se met en place, dans
lequel on risque de perdre à un bout ce que l'on gagne à
l'autre. Avec le nouveau système, ce cas de date glissante
devient la norme. On ne revoit le cas d'un intermittent que lorsque ses
indemnités (nombres de jours incompressibles
présentés comme une avancée) sont
épuisées. La période compte donc la carence + 8
mois d'indemnité + le nombre de jours travaillés. Les
dates de révisions sont donc imprévisibles et presque
toujours beaucoup plus longues que les 10 mois ou 10 mois et demi
octroyés. Les dix mois d'évaluation peuvent tomber
à peu près n'importe quand dans cette période. Que
vos salaires soient au plus haut ou au plus bas… Si par malchance (le
système est incontrôlable sans fraude et bidouillage) vos
10 mois tombent sur une période de vache maigre, tant pis pour
vous. Cela poussera chaque intermittent à refuser de travailler
moins cher que son tarif habituel ! Et pourrait même pousser
à accepter du travail au noir, histoire de ne pas perdre des
droits légalement acquis jusque-là.
Une loi qui pousse à accepter le travail au noir est-elle une
bonne loi ?
De plus, l'opacité de ce système rend pratiquement
impossible à un intermittent de faire une demande d'emprunt
à une banque : aucun banquier ne pourrait accepter un tel manque
de visibilité financière.
Aujourd'hui l'accès à la propriété est
déjà extrêmement difficile aux intermittents, il
deviendra impossible. Impossible également de présenter
des garanties comme locataire. Impossible d'obtenir une aide au
logement de la CAF. Et l'acte citoyen de base qui consiste à
souhaiter une progéniture deviendra une folie pure. Comment, du
reste, la CAF parviendra-t-elle à calculer les sommes auxquelles
vous avez droit sans y mettre plusieurs mois de retard. L'intermittent
n'a qu'à assumer les transitions par un matelas à lui !
Voici donc un accord qui semble dire aux intermittents : vous avez fait
un choix professionnel, assumez donc de devenir des citoyens de seconde
zone économique.Ces deux modifications, à elles seules,
poussent les intermittents à refuser l'accord du 8 juillet.
Le tertio est pas mal quand même :
Chaque mois, l'allocation versée en cas de chômage se
verra réduite, non plus en fonction du nombre de jours
travaillés, mais en fonction des sommes gagnées.
Un exemple : l'allocation mensuelle, que l'intermittent perçoit,
est calculée à partir d'une allocation
journalière, elle même calculée sur le salaire
moyen perçu. Imaginons une allocation journalière de 40
euros (cela peut-être le double) calculée sur la base d’un
salaire moyen de 115 euros par jour. Vous n'avez pas travaillé
dans le mois, vous aurez 28,30 ou 31 fois 40 euros au bout du mois.
Vous avez travaillé une fois pour un salaire de 300 euros, vous
ne perdrez pas une allocation journalière (pour un jour de
travail) mais 3 allocations (reportées il est vrai), soit 300
divisé par 115. Vous n’avez donc pas intérêt
à accepter des salaires supérieurs à votre salaire
moyen de l’année précédente.
Plus votre allocation journalière est grosse, moins vous
êtes pénalisé par un gros salaire d'un jour !
Dingue ça, non ? Voilà un système
présenté comme plus juste, qui favorise manifestement les
plus gros. Cela paraît un poil contradictoire avec le premier
point, mais, réfléchissez bien, c'est le contraire : on
rabote mécaniquement les salaires puis on offre de meilleures
allocations … le trou a encore de beaux jours devant lui !
De modification, il en reste une dernière, mineure, que le
politique pousse le plus souvent en avant pour discréditer le
mouvement.
Le quarto : modification du calcul de l'indemnité. Impossible de
savoir aujourd'hui ce que cela créera dans les portefeuilles
demain puisque les salaires de demain ne sont pas encore dans nos
poches et qu'ils servent de base de calcul. Personnellement, cette
modification me semble peu évaluable et prétendre qu'elle
sauvera le régime est à peu près aussi saugrenu
que prétendre le contraire. Modifier à la baisse les
allocations est l'une des mesures les plus acceptables par les
intermittents, puisque l'on constate aujourd'hui que toutes les
professions doivent le supporter (médecins et
députés exceptés).
Il y a encore quelques modifications, qui, au bout du compte, rajoutent
encore à l'énervement, mais qui ne sont pas le nœud du
problème.
Cependant, l'ensemble est totalement indigeste. Chaque modification est
à elle seule un bouleversement suffisant pour la profession pour
ne pas renchérir avec trois autres. Il faudrait attendre les
conséquences qu'une d'entre elles entraîne et en tirer les
conclusions qui permettraient d'améliorer le système sans
porter préjudice à l'ensemble.
Comment dit-on en matière d'environnement ? Le principe de
précaution.
Voici une réforme qui, sous couvert de sauvetage, risque bien de
faire couler le bateau.
Ne vous y trompez pas, monsieur le Président. Il n'est pas
question dans tout ceci d'une tentation d'immobilisme, les
intermittents souhaitent eux aussi la réforme de leur
système. Une bonne réforme. Cette réforme met
seulement l'employé dans une situation encore plus
précaire, dans une position de faiblesse vis à vis des
employeurs. Une position de faiblesse qui risque bien de pousser
l'employé à accepter l'inacceptable ! L'employeur, lui,
peut continuer à utiliser le système. Vis à vis
des détourneurs du système (qui ne sont en rien des
fraudeurs, eux ne font rien d'illégal, c'est l'employé
qui est dans l'illégalité), rien n'est fait, sinon la
politique du gros sourcil, politique qui sert également, avec
quelle efficacité, dans la lutte contre le chômage !
Tout cela ressemble plutôt à une volonté insidieuse
de casser le régime ou de forcer les intermittents à
préférer le régime général ou le
régime des intérimaires. Mais, monsieur le
Président, lorsque les artistes seront au régime
général, ils seront toujours déficitaires. Et
votre argument qui consiste à dire "c'est l'argent des
salariés qui se trouve-là dévoyé" ne tient
pas la route. Tous les chômeurs coûtent à tous les
travailleurs. Et il me semble que l'employé de pharmacie cotise
à l'Unedic pour le versement d'une allocation versée
à un chômeur de hauts-fourneaux lorrains…C'est ce qu'on
appelle la solidarité. Cette solidarité est nationale et
interprofessionnelle. Et la gestion paritaire de l'Unedic n'en fait pas
moins un outil de l'Etat, que l'Etat devrait gérer
lui-même en l'absence d'accords entre partenaires sociaux.
Puis-je vous rappeler que ces partenaires sociaux n'ont aucune base de
représentation démocratique ?
J'espère avoir été assez clair. Je me tiens
à votre disposition pour toute explication
complémentaire. Et je me permets de terminer en évoquant
mon cas. Je suis comédien, réalisateur et auteur depuis
dix ans, hors statut à ce jour. J'ai récemment
réalisé un court métrage qui a
récolté de grands prix dans de grands festivals (vous
ai-je dit que les grands festivals ne paient jamais de droits pour les
copies qu'elles projettent ?), et si ce court avait le bonheur
d'être acheté par une télé (par France 2
p.ex.), ce que son succès n'assure pas !, la production se
verrait octroyer une somme d'environ 6000 euros, le film ayant
coûté 100.000 euros grâce à la mise en
participation des salaires des techniciens et comédiens,
participations indispensables au court métrage, sans lesquelles
il aurait coûté plus de 300.000 euros. C'est pas demain
que le court métrage sera rentable pour les productions, alors
qu'il l'est pour les festivals du type de Clermont-Ferrant et pour ceux
qui vivent autour !
Respectueusement,
Dominique Wittorski
Auteur réalisateur comédien
P.S.
Monsieur le Président,
Une rumeur persistante et de plus en plus relayée tend à
faire croire que le régime des intermittents de France est le
seul en Europe. Si, dans l'étendue des professions visée,
cela est peut-être vrai, apprenez quand même que dans le
petit pays de Belgique, votre voisin, les comédiens et acteurs
bénéficient d'un régime, qui loin d'être
tendre et complaisant, assure la reconduction du droit aux allocations
d'année en année pour un seul jour de travail
effectué.
Vous avez également relayé l'idée que seule la
France soutient ses créateurs par des subventions. Etes-vous
à ce point mal informé de ce qui se passe chez nos
voisins ?
Il est faux de prétendre que seule la France défend ses
créateurs…L'exception culturelle pourrait changer de pays !
|
|
|
|
|
|
|
|
octobre
1997
Je sens que je
vais fâcher !
Ah oui ! Cette fois-ci, je sens bien que je vais en fâcher
quelques-uns. Mais que voulez-vous ? je ne vais quand même pas
garder tout ça pour moi... Ça fait quelques mois que
ça me rend nerveux.
Par exemple, les premiers que je vais agacer, c'est les
cinéphiles.
Allons-y !
De quelle invention la nouvelle vague peut-elle s'enorgueillir ? Je
veux dire quelle pratique, en rupture avec celles des anciens, la
nouvelle vague a-t-elle répandue ? Pas une pratique
tombée en désuétude et
récupérée - comme le tournage en extérieur,
c'est pas leur invention -, une vraie de vraie invention. Laquelle ?
Vous ne voyez pas ? L'art du mépris pour les anciens, et
l'audace sans vergogne avec laquelle les réalisateurs de ladite
nouvelle vague se sont encensés eux-mêmes. c'est là
leur seule invention : l'aplomb avec lequel ils se sont
prétendus intéressants, novateurs, indispensables.
Contents d'eux-mêmes et sachant persuader les médias
complaisants que les défauts de leurs créations -
défauts le plus souvent dus à la paresse - ne sont que
traits de génie pur.
Ah oui, ça énerve, hein !
Attendez. J'ai mieux.
L'art du mépris des anciens, ça ne vous dit rien ? La
nouvelle vague théâtrale belge ! On vilipende
l'institution, on souhaite le départ des nantis, on convoite
leur fauteuil et on exige des lieux supplémentaires... Les
contempteurs revendiquent d'enfin faire exister un nouveau
théâtre, jeune... C'est juste après 68, et les
façons vont changer ! Les manières anciennes
étaient des manières de faiseurs, elles manquaient de
fraîcheur, de vérité, et surtout de sens. Pour tout
dire : travail dépourvu de qualité. Tout ça va
changer !
Et on a vu comment ça a changé : l'art que l'on
déploie aujourd'hui sert à convaincre que la
transpiration produite par son agitation stérile, c'est du pur
nectar divin. L'autosatisfaction est ici aussi, à l'ordre du
jour. Et avec quel cynisme ! il suffit de comparer le discours
privé plus préoccupé de marketing et de
communication, et le discours aux médias, l'interface à
publics potentiels qu'on prend pour des jobards, chargé des
pires poncifs pompés au prêt-à-penser artistique.
L'actualité brûlante et toujours changeante est
commentée par la même pièce du vieux Will
remontée jusqu'à l'usure. Et si un auteur contemporain
est monté, l'on aura longuement soupesé son poids
médiatique. Preuve indubitable de la profondeur de pensée
et de la pertinence d'analyse de metteurs en scène qui flattent
leur propre égo en se faisant passer pour des auteurs d'une
autre dimension, alors qu'ils ne représentent bien que l'absence
de projets et l'abandon de tout sens, au profit d'un opportunisme
carriériste.
Et le public lui-même n'est pas dupe du mauvais tour, lui qui
déserte toujours un peu plus les lieux de théâtre.
Il s'est perdu dans les incohérences de programmation. Comment
peut-il encore déceler le moindre sens à la
création théâtrale, quand il y a si peu de pratique
lisible ? Il est devenu impossible de distinguer les univers, les
pratiques, les croyances, toutes choses qui fondent un sens. Et le
théâtre ne peut se permettre d'être un lieu vide de
sens, lui qui vient du cultuel.
Comment peut-on reprocher à un ministre de la culture
(monsieur Charles Piqué ndlr) de préférer les
stades de football aux théâtres, alors que, aussi frustre,
aussi national-nauséabond puisse-t-il être, le sens du
rassemblement dans un stade est clair, est simple,
étymologiquement culturel, tandis que le théâtre
est vide, un vide qui se cache dans du désordre pour donner
à penser qu'il y a du nombre et qu'on donne à voir la
complexité alors qu'on ne montre que du bouillon, que ce
théâtre vide on ne voit pas ce qui pourrait le remplir,
que dès lors les dernières créatures qui le
hantent errent comme corps sans vie ? Peut-on vraiment reprocher
à se ministre-là de vouloir garder un sens, même
rudimentaire, même choquant à nos yeux, à sa
démarche vis-à-vis des gens, quand de son
côté le théâtre n'est pas moins opportuniste ?
Notre infortune dans cette affaire, c'est de ne pouvoir opposer
à notre ministre aucun discours cohérent, antinomique du
sien, et qui montrerait comment le théâtre a une valeur
que nul autre ne peut lui disputer, parce que la cohérence de
son discours permet de jeter les prémisses d'une
réflexion de société. Cette contradiction n'existe
dans nul théâtre de chez nous, et je ne reprocherai
à personne d'avoir déserté ces
théâtres-là.
Alors ? Qui est énervé, là ? La nouvelle vague, ou
les jeunes metteurs en scènes à la remorque de ces
déjà anciens, et chez lesquels le théâtre ne
sert que de mise en abîme du théâtre du voisin ou du
maître ? Les inféodés, les fidèles de
chapelle, les successeurs faire-valoir, les dévots suppliants ?
Pratique habituelle aujourd'hui, ces déjà anciens – qui
ont l’outil qui permet de prendre la parole – reprochent aux «
jeunes », aux auteurs… de n’avoir pas accès à
l’outil parce qu’ils n’auraient rien à dire. On tend le crachoir
à quelqu’un qui balbutie le temps de retrouver ses esprits,
aussitôt on le lui ôte, on le contraint à des
conditions de travail qui conduisent sûrement à
l’échec, on lui refuse le droit à un trajet : preuve est
faite de l’inanité du propos du balbutieur. Défense
risible de ceux qui ne disent rien depuis longtemps, et qui avait
reproché si violemment à leurs
prédécesseurs leur absence de discours. C’est la
politique de l’arroseur arrosé inverse : pour prévenir sa
déconvenue, on arrose anticipativement en se disant que pendant
ce temps-là, l’autre se sèche et qu’on est toujours pas
mouillé !
C’est le public le premier qui a à souffrir de ce type de
pratique. Et, en Communauté française de Belgique,
derrière le public, avec lui devrais-je dire, les auteurs de
théâtre ! Puisque leur perpétuel travail est de
dégager du sens là où il y a du chaos, de tordre
le cou aux mots qui ne disent plus rien pour leur faire dégorger
la question. Ce sont eux les perdants de cette faillite du sens. Et si
l’on en revient doucement de ce chemin pris ces dernières
années, du théâtre sans auteur, c’est-à-dire
avec un metteur en scène qui cumule les fonctions, il y a encore
long avant que l’on retrouve la cohérence des univers et des
programmations qui n’annuleraient plus, par des voisinages incongrus ou
incompatibles, la pertinence de chacun des discours tenus.
L’expérience est presque aussi vieille que le cinéma :
Koulechov, réalisateur et monteur russe aussi
désargenté qu’il était désavoué
politiquement, réalisait des longs métrages sans avoir
tourné une seule image. Chaque plan était emprunté
à des réalisateurs mieux pourvus. Il fit
l’expérience d’accoler le visage on ne peut plus neutre de
l’acteur Mosjoukine à une série d’images que le
comédien n’avait pu voir, et pour cause, elles étaient
pompées dans des films différents : Mosjoukine puis une
assiette de soupe, Mosjoukine puis une femme en robe de mariée,
Mosjoukine et un enfant allongé dans un cercueil. Le spectateur
pouvait lire sur le visage de l’acteur, successivement,
l’appétit gourmand, l’amour passionnel, et la détresse la
plus profonde. Or, il est clair qu’il n’était pas dans
l’intention de Mosjoukine de jouer ces sentiments, ces affects,
d’autant qu’il s’agissait à chaque fois du même plan –
dupliqué autant de fois que nécessaire – du visage qui
prenait des significations différentes dans le regard du
spectateur. Ce que le spectateur comprenait du jeu de l’acteur, c’est
en fait le spectateur qui le projetait sur la toile. Le travail du sens
se fait dans le regard du spectateur, et de la proximité de deux
images – qui pourraient être quasi quelconques – il en
dégage toujours un. Les grilles de lecture du spectateur,
acquises et complexifiées par la pratique et la formation, se
chargent d’en déceler un, parfois très personnel.La
difficulté réside dans l’accumulation des images qui
doivent finalement quand même faire émerger un seul sens,
ou, au moins, un seul faisceau de sens. Sans quoi l’esprit se lasse, et
le flou créé finit par fatiguer d’une quelconque
quête de signification. Ce qui est vrai, ici, pour des images,
peut être étendu à tout fait, à tout acte,
à tout événement. Ils s’éclairent aussi de
la proximité d’événements concomitants. La nature
d’un texte se trouve également modifiée aux yeux du
spectateur par le voisinage d’autres textes, sur une affiche. La
promiscuité obligée d’une programmation
théâtrale décidée en dépit des
questions d’écriture est une atteinte de plus au sens.
Entendons-nous, il ne s’agit pas de considérer comme
d’emblée vaseuses des proximités entre certains auteurs,
comme si untel ne pouvait jamais côtoyer tel autre. Mais il faut
pouvoir garder à l’esprit à chaque étape de la
création les contraintes qu’un texte impose à un autre,
et inversement, pour qu’ils s’enrichissent l’un l’autre plutôt
que s’annuler.
Voilà pourquoi j’en terminerai en réclamant ici – et
partout où cela sera nécessaire – que la direction des
théâtres ne soit plus confiée à l’exclusive
volonté des metteurs en scène. Il faut à notre
temps et à notre Communauté, des théâtres
qui soient pensés et dirigés par des auteurs. Je souhaite
que le metteur en scène retrouve dans l’équipe de
création d’un spectacle la place qui est la sienne, c’est
à dire celle d’un créateur parmi la troupe, dont l’apport
au spectacle n’est ni plus ni moins important que celui d’un acteur ou
de l’auteur. Qu’il reste des théâtres de metteur en
scène, l’histoire nous a montré comment ils ont fait
évoluer l’art théâtral de ce siècle ; mais
qu’il y ait à proportion des théâtres d’auteurs,
dans lesquels l’écriture sera le moteur de chaque
décision. J’en fais le pari, l’homogénéité
des perspectives de tels théâtres rendra enfin lisible au
public les sens qu’il souhaite y trouver, sans qu’il soit question de
réduire la diversité et la pluralité des genres et
des écritures.
L’auteur comme rempart contre la perte du sens… j’entends d’ici ceux
qui ricanent : tout un article pour nous vendre ça, et pas une
ligne sur le sens lui-même ! Je suis obligé, pour ceci, de
vous renvoyer à vos bibliothèques, aux libraires, aux
copies des textes que les auteurs déposent dans chaque
théâtre. C’est là que se trouve la
définition que chaque auteur en donne. Et qui, foi de nous,
auteurs, est plus profonde que le slogan affiché sur les murs de
la ville « Et si ce soir, on se f’sait un théâtre ?
». Là, pour le coup, c’est moi que ça énerve
!
D.W
(Bruxelles - octobre 1997)
|
|
|
|