Dominique Wittorski

         - Humeurs & Réflexions -



A propos du statut des intermittents
(8 mars 2006)
Lettre ouverte au Président de la République
(juin 2003)
Je sens que je vais fâcher
(octobre 1997)






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Des textes divers sont rassemblés sur cette page. Ce sont des textes qui ont été publiés en revue, des coups de gueule que j'ai voulu partager, ou des points de vue politique qui tentent d'éclairer telle ou telle situation, par exemple sur le dossier complexe des Intermittents du spectacle.

Vous en trouvez la liste dans la colonne ici à gauche. C'est en construction...
Mais n'oubliez pas d'aller aussi lire l'intégrale de mes "Petites pensées à l'attention de Monsieur Sarkozy qui saura bien quoi en faire"... et n'oubliez pas celle de la page d'accueil, en phase avec l'actualité... enfin normalement...






A propos du "Statut" des Intermittents.

Aujourd’hui, mercredi 8 mars 2006, l’équipe de « Ohne » au théâtre de l’Est parisien est en grève.

Le contexte

Ce mercredi 8 mars 2006 se tient ce qui doit être la dernière négociation entre partenaires sociaux destinée à revoir le mal nommé « statut des intermittents ».
Cette renégociation, les intermittents la réclament depuis 3 ans. Mais ce n’est pas pour répondre à notre demande et en ayant écouté nos analyses qu’elle a lieu, mais seulement parce que la convention UNEDIC dans son ensemble est revue.

Ce soir ce n’est pas qu’au gouvernement que nous nous adressons, encore moins seulement au ministre de la culture, incompétent sur le sujet – cela n’entre pas dans ses compétences. L’UNEDIC n’est pas gérée par l’Etat, mais par les partenaires sociaux, c’est-à-dire les syndicats des patrons et entrepreneurs d’un côté, et ceux des employés de l’autre. Ce sont eux qui doivent s’entendre pour définir les conditions d’admission et le mode de calcul des allocations. Dès lors qu’un syndicat patronal et un syndicat d’employés (qu’il soit représentatif ou non du secteur concerné) signent un accord, celui-ci sera recevable par le gouvernement qui pourra alors l’avaliser ou non, par la voix du ministre des affaires sociales. Ce sera l’agrément.
Il y a autour de la table 3 syndicats patronaux (MEDEF, CGPME, UPA) et 5 syndicats d’employés (CFDT, CFTC, CGC, FO, CGT). La CFDT préside l’UNEDIC et a, de longue date, décidé de s’entendre coûte que coûte avec le MEDEF. Le MEDEF menace régulièrement de quitter l’organisation paritaire ce qui priverait la CFDT de la présidence. Ce sont eux qui doivent nous entendre. Et le Premier Ministre.

Quelques vieilles lunes

En France, le droit du travail, qui s’applique à tous, employeurs et employés, pour la protection de tous, règle les usages des contrats. Contrats à durée déterminée (CDD), contrats à durée indéterminée (CDI).
En bref : un contrat à durée déterminée ne peut jamais excéder la durée de deux ans, plus généralement 18 mois. Et un employeur ne peut user de plus de deux contrats à durée déterminée avec un même employé. Au-delà, il est obligé de signer un contrat à durée indéterminée.
C’est la loi.
Elle protège le salarié, marque sa qualité, son mérite (c’est un mot à la mode), et lui permet de justifier de revenus stables devant un banquier, un propriétaire immobilier, par exemple.
Elle permet aussi de faire fonctionner en aval les systèmes d’assurances sociales (chômage, retraite, sécurité sociale).

La loi organise cependant des exceptions à cette loi. L’une des multiples exceptions est communément appelée « statut des intermittents ». Ce n’est pas un statut, mais une variation du statut d’employé salarié.
Un certain nombre de lieux communs circulent qui prétendent que ledit statut des intermittents est un privilège et qu’il est déficitaire, lourdement déficitaire. Loin d’être un privilège, cette exception entraîne des conséquences très contraignantes pour les salariés de ce secteur.
Pour la création audiovisuelle et le spectacle vivant, la loi autorise l’employeur à user d’autant de CDD qu’il le juge nécessaire avec ses employés. La durée minimale d’un CDD pouvant être de quelques heures seulement.
L’employé de ce secteur n’est donc pas un privilégié, mais un salarié particulier qui n’est pas protégé par la loi commune.
Cette exception a été accordée, il y a longtemps, afin de privilégier l’acte créateur et la flexibilité des équipes artistiques. La flexibilité de l’emploi avant que ce n’en soit la grande mode, en quelque sorte.

Pour équilibrer la balance, suite à cette exception qui défavorise profondément une catégorie sociale (difficulté d’obtenir un emprunt faute de garanties salariales, difficultés d’obtenir un logement faute de sécurité d’emploi, chômage récurrent puisque flexibilité maximale,…) l’assurance chômage a organisé des règles particulières d’admission et de distribution d’allocations, en marge du fonctionnement général. Ce sont, pour les milieux du spectacle vivant et de l’audiovisuel, les annexes 8 et 10 à la convention générale de l’UNEDIC.
Ces annexes prévoient un autre fonctionnement de l’assurance chômage, non par privilège, mais parce que l’employé de ce secteur ne peut rentrer dans le moule général, conçu pour des employés sous CDI.

Il est donc assez ulcérant d’entendre régulièrement dire que les intermittents défendent leurs privilèges. Le privilège (c’est-à-dire le droit particulier accordé à une catégorie en dehors de la loi commune), le privilège, donc, des intermittents, s’il y a, ne fait que répondre au privilège accordé aux patrons et employeurs de déroger à la loi commune. Celui-ci n’est jamais remis en cause !

Et pour cause !
Les employeurs du spectacle sont, pour partie, soutenus par l’Etat, les Régions, les départements, les Mairies, qui n’ont aucune envie d’allonger des subventions supplémentaires pour que leur politique culturelle, leur exception culturelle tienne debout financièrement sans le recours à l’intermittence. Ils sont à ce titre entre le marteau et l’enclume, priés de respecter des cahiers de charge et sans moyens suffisants pour le faire. Et les autres, les privés, ne se plaignent pas de la rentabilité qu’offre la flexibilité et de ses multiples avantages payés par la collectivité des salariés.

Donc,
Les intermittents dépendent de deux annexes à la convention générale. Cela veut-il dire qu’ils ne sont pas des salariés comme les autres ? Non. Ce sont des employés salariés. Point.

A ce titre, il est intellectuellement malhonnête de les désolidariser de l’ensemble des salariés, de calculer en dehors du reste ce qu’ils cotisent et ce qu’ils coûtent à l’UNEDIC et de prétendre qu’ils creusent un trou particulier. Ce n’est pas eux qui choisissent d’avoir des contrats brefs, voire très brefs, diminuant de facto leurs cotisations (par ailleurs calculées à un taux plus élevé que pour les autres salariés). Ce n’est pas eux qui organisent le recours systématique aux CDD.

Pour exemple, il existe un certain nombre de théâtre qui employent artistes et techniciens à l’année, en CDI. Aucun artiste ou technicien ne refuse ce type d’emploi. Le prétendu statut des intermittents ne définit donc pas un métier mais un mode de fonctionnement applicable à certains métiers d’un secteur d’activité, mais pas forcément à l’ensemble des professionnels de ces métiers. S’il y avait plus d’emploi culturel en CDI, il y aurait moins d’intermittents ! Bien des acteurs ou techniciens avec charge de famille accepteraient volontiers un CDI… s’il existait.

Désolidariser les intermittents de l’ensemble des salariés est malhonnête intellectuellement à un second titre :
Cela permet de faire un mauvais calcul de ce que coûte la culture.
Les théâtres, télévisions, productions cinémas fonctionnent avec des intermittents à tous les postes jugés nécessaires : là où la créativité et la flexibilité des équipes est jugée indispensable.
Cependant ces structures fonctionnent également avec des salariés en CDI, qui cotisent donc au régime général.

A-t-on jamais calculé ce que rapportent à l’UNEDIC les cotisations de ce même secteur d’activité dans sa spécificité CDI ? L’emploi culturel s’arrête-t-il complètement au statut des intermittents ?
Calcule-t-on pour chaque branche ce qu’elle coûte et rapporte à l’UNEDIC ?
Les mineurs de fond sont-ils en boni ? Et les ouvriers de la sidérurgie ? Evidemment, ils ne sont plus au chômage sous ces appellations-là, ils ont été reclassés, ou déclassés… RMIstes peut-être… Retraités dans le meilleur des cas !

Le tort de l’intermittent, c’est d’être un salarié précaire, flexible qui s’entête à rester dans la même activité…

Pourquoi ces distorsions du réel ?

L’objectif visé par ceux qui présentent ces réalités sous un jour très défavorable aux intermittents, c’est que la flexibilité, devenue à la mode, les libéraux (comme ils se nomment) voudraient pouvoir l’étendre à tous. Or la réalité des intermittents démontre que cette flexibilité a un coût social important (que d’aucuns peuvent juger exorbitant même). Au lieu de le reconnaître et d’abandonner leur délire flexible, la voie libérale choisit de réduire le coût social réel et apparent de manière comptable, afin d’amener ensuite chacun à accepter une flexibilité sans compensation.

Nous ne pouvons l’admettre pour nous !
Nous ne pouvons l’admettre pour tous !


Ce qui se passe aujourd’hui

Les actuelles négociations, loin de revenir sur l’ensemble des aberrations du protocole de 2003 qui avait causé l’explosion du festival d’Avignon, sont menées dans le but d’entériner et même d’approfondir le processus.

Alors que les rapports d’expertise montre que ce protocole, malgré les exclusions qu’il engendre, n’a pas généré d’économies,
alors que le Politique (de tous bords) s’est clairement exprimé en faveur d’un retour en arrière,
le MEDEF veut continuer sa course en avant.
Et nous avons tout lieu de craindre qu’il trouvera le syndicat d’employé qui lui est nécessaire et qui sera suffisamment complaisant pour signer l’accord. Quant au gouvernement, il vient techniquement de proroger l’accord de 2003 jusqu’en 2008, par agrément de l’accord passé début janvier 2006 entre les partenaires sociaux...

Voilà pourquoi nous manifestons notre plus vive hostilité à la façon dont les négociations se déroulent. Pour ceux qui le souhaitent, je peux en quelques mots expliquer les points techniques des accords. Je crains trop d’être laborieux (je veux dire encore plus laborieux que d’habitude), je vous l’épargne ici. Nous serons tous au théâtre, ce soir, à la disposition de tous ceux qui veulent nous interroger.

Merci de venir nous soutenir, ou, à défaut, de comprendre notre colère.

Dominique Wittorski , comédien, metteur en scène

 





juin 2003
Lettre ouverte au Président de la République


IRRECEVABLE !

La réforme est nécessaire
Mais cette réforme-ci est irrecevable

Monsieur le Président,

Votre ministre de la Culture a réussi à faire passer les intermittents du spectacle pour une bande de gauchistes allumés et irresponsables à 51 % de la population à seule fin de discréditer le conflit qui s'étend.
Ce n'est pas un exploit en soi, puisque l'on sait depuis longtemps que la majorité de la population voit dans l'artiste un homme sympathique et nécessaire aux idées en même temps qu'un marginal rêveur irresponsable, incapable dans le réel… Soit ! La manœuvre est grossière, et elle vient du ministère de la Culture. Merci monsieur le ministre, nous attendions autre chose de vous, c'est cela que vous nous donnez.

Et se retranchant derrière les chiffres d'un sondage (tiens ! vous souvenez-vous du sondage qui donnait gagnant je ne sais plus qui à je ne sais plus quelle élection ?), le ministre de la Culture en profite pour garder le silence sur le fond du conflit.

"L'accord est bon", pérore-t-on sur tous les tons de la gamme politique, "C'est la CGT qui est mauvaise".

Permettez, monsieur le Président ! Seule la CGT se prétend majoritaire chez les intermittents, ceux-ci savent qu'ils sont majoritairement non syndiqués, et qu'ils sont presque unanimement contre l'accord que votre ministre défend, indépendamment de la parole de n'importe quel syndicat.
Seuls varient chez les intermittents les avis sur le modus operandi des manifestations contre cet accord.

Evidemment les Intermittents sont des gauchistes énervés.
Peut-on constater que si le Medef tient parfaitement son rôle de Medef jusqu'à la caricature, il est normal que la CGT soit un tantinet caricaturale aussi : chacun sa posture traditionnelle ? Les Intermittents, quant à eux, tentent tant bien que mal d'être seulement des citoyens responsables, pas trop d'En-Haut !!!

Donc, un peu de pédagogie pour ceux qui n'y retrouveraient pas leurs petits dans le conflit.

D'abord, il est vrai que l'accord est tellement opaque, les règles tellement entortillées (elles l'étaient déjà, mais ça s'est encore compliqué) qu'il est difficile d'y voir clair. Comment ne pas comprendre que tant d'opacité peut effrayer, et qu'il n'est pas bon d'être obscur ? Mais comme dit Bernard Faivre d'Arcier, Président du festival d'Avignon, il faut pour cela du sens politique. On dit que vous n'en manquez pas, monsieur le Président.

Ensuite, les points de l'accord.
Quatre modifications profondes en font un accord irrecevable par l'ensemble de la profession. Parce que l'ensemble des professionnels voit ses conditions de travail beaucoup trop profondément modifiées pour que cela soit acceptable. Ensuite parce qu'on ne peut valablement soutenir que ces modifications empêchent les excès actuels. Excès qui sont la vraie raison du déficit, vous venez de le reconnaître. Ces modifications ne sauvent donc pas le régime des Intermittents, elles assainissent peut-être la comptabilité pour 3 ou 4 ans (et encore, je le répète, la preuve n'est pas faite, puisque les modifications n'empêcheront pas les comportements déviants de continuer), mais le régime peut à terme revivre les mêmes problèmes, il y aura alors à ce moment-là unanimité politique pour dire qu'il faut abandonner un système ingérable. Toujours et jamais n'existe pas en politique !

Quelles sont ces modifications ?

Primo, le plus grave, le calcul des carences.
La pub de l'Unedic publiée à grands frais dans la presse nationale prétend les avoir pratiquement supprimées. C'est vrai pour les Smicards.
Pour les autres, elles explosent. Quoi de plus normal, direz-vous, on s'attaque aux privilégiés. Privilégiés ? Voir.
50 cachets de 300 euros donnent une franchise de 187 jours, c'est-à-dire 6 mois. 6 mois qui s'allongeront de tous les jours travaillés dans cette période. Donc six mois ferme sans salaire possible. Imaginons que ces 50 cachets se gagnent sur la période la plus ramassée possible (nous étudions-là le cas le plus favorable aux Intermittents !), il faut environ deux mois et demi pour les avoir (règle des cachets isolés et des 28 cachets maximum dans le mois). Cela semble représenter un salaire mensuel brut d'environ 6000 euros. Gros salaire, semble-t-il ! N'oublions pas que ces 50 cachets peuvent mettre 10 mois à être rassemblé sans autre allocation pour le non intermittent : le salaire mensuel devient 1500 euros. Moins plantureux déjà. Mais voyons plus loin le cas des fameux privilégiés. Au bout de trois mois de travail, les droits aux allocations s'ouvrent par une période de carences de 6 mois. Votre salaire n'est plus un salaire pour 2 mois et demi, mais bel et bien pour 8 mois et demi : donc salaire mensuel de 1765 euros.
Finalement, tout le monde va vite se retrouver au niveau du smic. Pour ceux qui mettent dix mois à les rassembler : 937 euros mensuel. En brut avant impôt, bien sûr. Prenez 50 cachets de 400 euros, la franchise augmente encore, le résultat tend à être le même !!!

Ce nouveau système de calcul des carences représente une réduction des salaires des professionnels absolument énorme. Division de vos salaires mensuels par trois, quatre, cinq voire six ou plus !!!! Est-ce vraiment envisageable de casser ainsi le pouvoir d'achat de toute une profession ? Voici sans doute une nouvelle technique de réduction des impôts : la réduction des salaires. Merci monsieur le Président.

J'y vois plutôt un système détourné pour forcer à la baisse des salaires dans les différentes professions d'intermittents. Inutile de vouloir gagner beaucoup d'un coup, on recule ses indemnités de chômage de telle façon que le smic est au bout du chemin de toute façon. Un cadeau aux productions de l'audiovisuel qui ne bouclent plus des budgets en continuelles hausses ? Ou une façon de rendre aux productions de l'audiovisuel ce qu'on leur retirera en faisant d'hypothétiques contrôles ?

Secundo, la fin de la date anniversaire.
Aujourd'hui, chaque année, le cas de chaque intermittent est réétudié en examinant l'entièreté de l'année écoulée. Pas un jour du calendrier qui ne puisse être utile tant qu'on est dans le système. On en sort ? Un système de dates glissantes se met en place, dans lequel on risque de perdre à un bout ce que l'on gagne à l'autre. Avec le nouveau système, ce cas de date glissante devient la norme. On ne revoit le cas d'un intermittent que lorsque ses indemnités (nombres de jours incompressibles présentés comme une avancée) sont épuisées. La période compte donc la carence + 8 mois d'indemnité + le nombre de jours travaillés. Les dates de révisions sont donc imprévisibles et presque toujours beaucoup plus longues que les 10 mois ou 10 mois et demi octroyés. Les dix mois d'évaluation peuvent tomber à peu près n'importe quand dans cette période. Que vos salaires soient au plus haut ou au plus bas… Si par malchance (le système est incontrôlable sans fraude et bidouillage) vos 10 mois tombent sur une période de vache maigre, tant pis pour vous. Cela poussera chaque intermittent à refuser de travailler moins cher que son tarif habituel ! Et pourrait même pousser à accepter du travail au noir, histoire de ne pas perdre des droits légalement acquis jusque-là.

Une loi qui pousse à accepter le travail au noir est-elle une bonne loi ?

De plus, l'opacité de ce système rend pratiquement impossible à un intermittent de faire une demande d'emprunt à une banque : aucun banquier ne pourrait accepter un tel manque de visibilité financière.
Aujourd'hui l'accès à la propriété est déjà extrêmement difficile aux intermittents, il deviendra impossible. Impossible également de présenter des garanties comme locataire. Impossible d'obtenir une aide au logement de la CAF. Et l'acte citoyen de base qui consiste à souhaiter une progéniture deviendra une folie pure. Comment, du reste, la CAF parviendra-t-elle à calculer les sommes auxquelles vous avez droit sans y mettre plusieurs mois de retard. L'intermittent n'a qu'à assumer les transitions par un matelas à lui !

Voici donc un accord qui semble dire aux intermittents : vous avez fait un choix professionnel, assumez donc de devenir des citoyens de seconde zone économique.Ces deux modifications, à elles seules, poussent les intermittents à refuser l'accord du 8 juillet.

Le tertio est pas mal quand même :
Chaque mois, l'allocation versée en cas de chômage se verra réduite, non plus en fonction du nombre de jours travaillés, mais en fonction des sommes gagnées.
Un exemple : l'allocation mensuelle, que l'intermittent perçoit, est calculée à partir d'une allocation journalière, elle même calculée sur le salaire moyen perçu. Imaginons une allocation journalière de 40 euros (cela peut-être le double) calculée sur la base d’un salaire moyen de 115 euros par jour. Vous n'avez pas travaillé dans le mois, vous aurez 28,30 ou 31 fois 40 euros au bout du mois. Vous avez travaillé une fois pour un salaire de 300 euros, vous ne perdrez pas une allocation journalière (pour un jour de travail) mais 3 allocations (reportées il est vrai), soit 300 divisé par 115. Vous n’avez donc pas intérêt à accepter des salaires supérieurs à votre salaire moyen de l’année précédente.
Plus votre allocation journalière est grosse, moins vous êtes pénalisé par un gros salaire d'un jour ! Dingue ça, non ? Voilà un système présenté comme plus juste, qui favorise manifestement les plus gros. Cela paraît un poil contradictoire avec le premier point, mais, réfléchissez bien, c'est le contraire : on rabote mécaniquement les salaires puis on offre de meilleures allocations … le trou a encore de beaux jours devant lui !

De modification, il en reste une dernière, mineure, que le politique pousse le plus souvent en avant pour discréditer le mouvement.

Le quarto : modification du calcul de l'indemnité. Impossible de savoir aujourd'hui ce que cela créera dans les portefeuilles demain puisque les salaires de demain ne sont pas encore dans nos poches et qu'ils servent de base de calcul. Personnellement, cette modification me semble peu évaluable et prétendre qu'elle sauvera le régime est à peu près aussi saugrenu que prétendre le contraire. Modifier à la baisse les allocations est l'une des mesures les plus acceptables par les intermittents, puisque l'on constate aujourd'hui que toutes les professions doivent le supporter (médecins et députés exceptés).

Il y a encore quelques modifications, qui, au bout du compte, rajoutent encore à l'énervement, mais qui ne sont pas le nœud du problème.
Cependant, l'ensemble est totalement indigeste. Chaque modification est à elle seule un bouleversement suffisant pour la profession pour ne pas renchérir avec trois autres. Il faudrait attendre les conséquences qu'une d'entre elles entraîne et en tirer les conclusions qui permettraient d'améliorer le système sans porter préjudice à l'ensemble.

Comment dit-on en matière d'environnement ? Le principe de précaution.
Voici une réforme qui, sous couvert de sauvetage, risque bien de faire couler le bateau.

Ne vous y trompez pas, monsieur le Président. Il n'est pas question dans tout ceci d'une tentation d'immobilisme, les intermittents souhaitent eux aussi la réforme de leur système. Une bonne réforme. Cette réforme met seulement l'employé dans une situation encore plus précaire, dans une position de faiblesse vis à vis des employeurs. Une position de faiblesse qui risque bien de pousser l'employé à accepter l'inacceptable ! L'employeur, lui, peut continuer à utiliser le système. Vis à vis des détourneurs du système (qui ne sont en rien des fraudeurs, eux ne font rien d'illégal, c'est l'employé qui est dans l'illégalité), rien n'est fait, sinon la politique du gros sourcil, politique qui sert également, avec quelle efficacité, dans la lutte contre le chômage !

Tout cela ressemble plutôt à une volonté insidieuse de casser le régime ou de forcer les intermittents à préférer le régime général ou le régime des intérimaires. Mais, monsieur le Président, lorsque les artistes seront au régime général, ils seront toujours déficitaires. Et votre argument qui consiste à dire "c'est l'argent des salariés qui se trouve-là dévoyé" ne tient pas la route. Tous les chômeurs coûtent à tous les travailleurs. Et il me semble que l'employé de pharmacie cotise à l'Unedic pour le versement d'une allocation versée à un chômeur de hauts-fourneaux lorrains…C'est ce qu'on appelle la solidarité. Cette solidarité est nationale et interprofessionnelle. Et la gestion paritaire de l'Unedic n'en fait pas moins un outil de l'Etat, que l'Etat devrait gérer lui-même en l'absence d'accords entre partenaires sociaux.
Puis-je vous rappeler que ces partenaires sociaux n'ont aucune base de représentation démocratique ?

J'espère avoir été assez clair. Je me tiens à votre disposition pour toute explication complémentaire. Et je me permets de terminer en évoquant mon cas. Je suis comédien, réalisateur et auteur depuis dix ans, hors statut à ce jour. J'ai récemment réalisé un court métrage qui a récolté de grands prix dans de grands festivals (vous ai-je dit que les grands festivals ne paient jamais de droits pour les copies qu'elles projettent ?), et si ce court avait le bonheur d'être acheté par une télé (par France 2 p.ex.), ce que son succès n'assure pas !, la production se verrait octroyer une somme d'environ 6000 euros, le film ayant coûté 100.000 euros grâce à la mise en participation des salaires des techniciens et comédiens, participations indispensables au court métrage, sans lesquelles il aurait coûté plus de 300.000 euros. C'est pas demain que le court métrage sera rentable pour les productions, alors qu'il l'est pour les festivals du type de Clermont-Ferrant et pour ceux qui vivent autour !

Respectueusement,

Dominique Wittorski
Auteur réalisateur comédien


P.S.
Monsieur le Président,

Une rumeur persistante et de plus en plus relayée tend à faire croire que le régime des intermittents de France est le seul en Europe. Si, dans l'étendue des professions visée, cela est peut-être vrai, apprenez quand même que dans le petit pays de Belgique, votre voisin, les comédiens et acteurs bénéficient d'un régime, qui loin d'être tendre et complaisant, assure la reconduction du droit aux allocations d'année en année pour un seul jour de travail effectué.

Vous avez également relayé l'idée que seule la France soutient ses créateurs par des subventions. Etes-vous à ce point mal informé de ce qui se passe chez nos voisins ?

Il est faux de prétendre que seule la France défend ses créateurs…L'exception culturelle pourrait changer de pays !












octobre 1997

Je sens que je vais fâcher !

Ah oui ! Cette fois-ci, je sens bien que je vais en fâcher quelques-uns. Mais que voulez-vous ? je ne vais quand même pas garder tout ça pour moi... Ça fait quelques mois que ça me rend nerveux.

Par exemple, les premiers que je vais agacer, c'est les cinéphiles.
Allons-y !
De quelle invention la nouvelle vague peut-elle s'enorgueillir ? Je veux dire quelle pratique, en rupture avec celles des anciens, la nouvelle vague a-t-elle répandue ? Pas une pratique tombée en désuétude et récupérée - comme le tournage en extérieur, c'est pas leur invention -, une vraie de vraie invention. Laquelle ? Vous ne voyez pas ? L'art du mépris pour les anciens, et l'audace sans vergogne avec laquelle les réalisateurs de ladite nouvelle vague se sont encensés eux-mêmes. c'est là leur seule invention : l'aplomb avec lequel ils se sont prétendus intéressants, novateurs, indispensables. Contents d'eux-mêmes et sachant persuader les médias complaisants que les défauts de leurs créations - défauts le plus souvent dus à la paresse - ne sont que traits de génie pur.
Ah oui, ça énerve, hein !

Attendez. J'ai mieux.
L'art du mépris des anciens, ça ne vous dit rien ? La nouvelle vague théâtrale belge ! On vilipende l'institution, on souhaite le départ des nantis, on convoite leur fauteuil et on exige des lieux supplémentaires... Les contempteurs revendiquent d'enfin faire exister un nouveau théâtre, jeune... C'est juste après 68, et les façons vont changer ! Les manières anciennes étaient des manières de faiseurs, elles manquaient de fraîcheur, de vérité, et surtout de sens. Pour tout dire : travail dépourvu de qualité. Tout ça va changer !
Et on a vu comment ça a changé : l'art que l'on déploie aujourd'hui sert à convaincre que la transpiration produite par son agitation stérile, c'est du pur nectar divin. L'autosatisfaction est ici aussi, à l'ordre du jour. Et avec quel cynisme ! il suffit de comparer le discours privé plus préoccupé de marketing et de communication, et le discours aux médias, l'interface à publics potentiels qu'on prend pour des jobards, chargé des pires poncifs pompés au prêt-à-penser artistique. L'actualité brûlante et toujours changeante est commentée par la même pièce du vieux Will remontée jusqu'à l'usure. Et si un auteur contemporain est monté, l'on aura longuement soupesé son poids médiatique. Preuve indubitable de la profondeur de pensée et de la pertinence d'analyse de metteurs en scène qui flattent leur propre égo en se faisant passer pour des auteurs d'une autre dimension, alors qu'ils ne représentent bien que l'absence de projets et l'abandon de tout sens, au profit d'un opportunisme carriériste.
Et le public lui-même n'est pas dupe du mauvais tour, lui qui déserte toujours un peu plus les lieux de théâtre. Il s'est perdu dans les incohérences de programmation. Comment peut-il encore déceler le moindre sens à la création théâtrale, quand il y a si peu de pratique lisible ? Il est devenu impossible de distinguer les univers, les pratiques, les croyances, toutes choses qui fondent un sens. Et le théâtre ne peut se permettre d'être un lieu vide de sens, lui qui vient du cultuel.

Comment peut-on reprocher à un ministre de la culture  (monsieur Charles Piqué ndlr) de préférer les stades de football aux théâtres, alors que, aussi frustre, aussi national-nauséabond puisse-t-il être, le sens du rassemblement dans un stade est clair, est simple, étymologiquement culturel, tandis que le théâtre est vide, un vide qui se cache dans du désordre pour donner à penser qu'il y a du nombre et qu'on donne à voir la complexité alors qu'on ne montre que du bouillon, que ce théâtre vide on ne voit pas ce qui pourrait le remplir, que dès lors les dernières créatures qui le hantent errent comme corps sans vie ? Peut-on vraiment reprocher à se ministre-là de vouloir garder un sens, même rudimentaire, même choquant à nos yeux, à sa démarche vis-à-vis des gens, quand de son côté le théâtre n'est pas moins opportuniste ?
Notre infortune dans cette affaire, c'est de ne pouvoir opposer à notre ministre aucun discours cohérent, antinomique du sien, et qui montrerait comment le théâtre a une valeur que nul autre ne peut lui disputer, parce que la cohérence de son discours permet de jeter les prémisses d'une réflexion de société. Cette contradiction n'existe dans nul théâtre de chez nous, et je ne reprocherai à personne d'avoir déserté ces théâtres-là.

Alors ? Qui est énervé, là ? La nouvelle vague, ou les jeunes metteurs en scènes à la remorque de ces déjà anciens, et chez lesquels le théâtre ne sert que de mise en abîme du théâtre du voisin ou du maître ? Les inféodés, les fidèles de chapelle, les successeurs faire-valoir, les dévots suppliants ?

Pratique habituelle aujourd'hui, ces déjà anciens – qui ont l’outil qui permet de prendre la parole – reprochent aux « jeunes », aux auteurs… de n’avoir pas accès à l’outil parce qu’ils n’auraient rien à dire. On tend le crachoir à quelqu’un qui balbutie le temps de retrouver ses esprits, aussitôt on le lui ôte, on le contraint à des conditions de travail qui conduisent sûrement à l’échec, on lui refuse le droit à un trajet : preuve est faite de l’inanité du propos du balbutieur. Défense risible de ceux qui ne disent rien depuis longtemps, et qui avait reproché si violemment à leurs prédécesseurs leur absence de discours. C’est la politique de l’arroseur arrosé inverse : pour prévenir sa déconvenue, on arrose anticipativement en se disant que pendant ce temps-là, l’autre se sèche et qu’on est toujours pas mouillé !

C’est le public le premier qui a à souffrir de ce type de pratique. Et, en Communauté française de Belgique, derrière le public, avec lui devrais-je dire, les auteurs de théâtre ! Puisque leur perpétuel travail est de dégager du sens là où il y a du chaos, de tordre le cou aux mots qui ne disent plus rien pour leur faire dégorger la question. Ce sont eux les perdants de cette faillite du sens. Et si l’on en revient doucement de ce chemin pris ces dernières années, du théâtre sans auteur, c’est-à-dire avec un metteur en scène qui cumule les fonctions, il y a encore long avant que l’on retrouve la cohérence des univers et des programmations qui n’annuleraient plus, par des voisinages incongrus ou incompatibles, la pertinence de chacun des discours tenus. L’expérience est presque aussi vieille que le cinéma : Koulechov, réalisateur et monteur russe aussi désargenté qu’il était désavoué politiquement, réalisait des longs métrages sans avoir tourné une seule image. Chaque plan était emprunté à des réalisateurs mieux pourvus. Il fit l’expérience d’accoler le visage on ne peut plus neutre de l’acteur Mosjoukine à une série d’images que le comédien n’avait pu voir, et pour cause, elles étaient pompées dans des films différents : Mosjoukine puis une assiette de soupe, Mosjoukine puis une femme en robe de mariée, Mosjoukine et un enfant allongé dans un cercueil. Le spectateur pouvait lire sur le visage de l’acteur, successivement, l’appétit gourmand, l’amour passionnel, et la détresse la plus profonde. Or, il est clair qu’il n’était pas dans l’intention de Mosjoukine de jouer ces sentiments, ces affects, d’autant qu’il s’agissait à chaque fois du même plan – dupliqué autant de fois que nécessaire – du visage qui prenait des significations différentes dans le regard du spectateur. Ce que le spectateur comprenait du jeu de l’acteur, c’est en fait le spectateur qui le projetait sur la toile. Le travail du sens se fait dans le regard du spectateur, et de la proximité de deux images – qui pourraient être quasi quelconques – il en dégage toujours un. Les grilles de lecture du spectateur, acquises et complexifiées par la pratique et la formation, se chargent d’en déceler un, parfois très personnel.La difficulté réside dans l’accumulation des images qui doivent finalement quand même faire émerger un seul sens, ou, au moins, un seul faisceau de sens. Sans quoi l’esprit se lasse, et le flou créé finit par fatiguer d’une quelconque quête de signification. Ce qui est vrai, ici, pour des images, peut être étendu à tout fait, à tout acte, à tout événement. Ils s’éclairent aussi de la proximité d’événements concomitants. La nature d’un texte se trouve également modifiée aux yeux du spectateur par le voisinage d’autres textes, sur une affiche. La promiscuité obligée d’une programmation théâtrale décidée en dépit des questions d’écriture est une atteinte de plus au sens.
Entendons-nous, il ne s’agit pas de considérer comme d’emblée vaseuses des proximités entre certains auteurs, comme si untel ne pouvait jamais côtoyer tel autre. Mais il faut pouvoir garder à l’esprit à chaque étape de la création les contraintes qu’un texte impose à un autre, et inversement, pour qu’ils s’enrichissent l’un l’autre plutôt que s’annuler.

Voilà pourquoi j’en terminerai en réclamant ici – et partout où cela sera nécessaire – que la direction des théâtres ne soit plus confiée à l’exclusive volonté des metteurs en scène. Il faut à notre temps et à notre Communauté, des théâtres qui soient pensés et dirigés par des auteurs. Je souhaite que le metteur en scène retrouve dans l’équipe de création d’un spectacle la place qui est la sienne, c’est à dire celle d’un créateur parmi la troupe, dont l’apport au spectacle n’est ni plus ni moins important que celui d’un acteur ou de l’auteur. Qu’il reste des théâtres de metteur en scène, l’histoire nous a montré comment ils ont fait évoluer l’art théâtral de ce siècle ; mais qu’il y ait à proportion des théâtres d’auteurs, dans lesquels l’écriture sera le moteur de chaque décision. J’en fais le pari, l’homogénéité des perspectives de tels théâtres rendra enfin lisible au public les sens qu’il souhaite y trouver, sans qu’il soit question de réduire la diversité et la pluralité des genres et des écritures.

L’auteur comme rempart contre la perte du sens… j’entends d’ici ceux qui ricanent : tout un article pour nous vendre ça, et pas une ligne sur le sens lui-même ! Je suis obligé, pour ceci, de vous renvoyer à vos bibliothèques, aux libraires, aux copies des textes que les auteurs déposent dans chaque théâtre. C’est là que se trouve la définition que chaque auteur en donne. Et qui, foi de nous, auteurs, est plus profonde que le slogan affiché sur les murs de la ville « Et si ce soir, on se f’sait un théâtre ? ». Là, pour le coup, c’est moi que ça énerve !

D.W
(Bruxelles - octobre 1997)




Dernière actualisation le : 25-10-2006
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